(…) Dans le tourbillon de la vie (…)

par samouch

     Après plus de huit mois durant lesquels j’ai parcouru une bonne partie du Moyen-Orient et vécu les plus beaux jours de ma jeune vie, me voilà enfin de retour chez moi, – à Livry-Gargan !

     Cela n’aura pas échappé à ceux qui ont suivi ce blog que mon séjour se trouve ainsi amputé d’environ trois mois, étant donné que mon retour en France n’était prévu que pour début août. Il semblerait toutefois que le sort en ait décidé autrement. Alors que je me trouvais en Turquie, où j’étais censé passer encore huit jours de vacances avant de retourner au Liban, ma soeur m’a fait part d’une « mauvaise nouvelle » m’obligeant à prendre le premier avion pour Paris. Si j’ai l’impolitesse de partager avec vous ce détail intime, c’est que je sais bien que beaucoup d’entre vous – au Liban comme en France – se demanderont ce qui a justifié un retour si précipité, aussi leur dois-je quelques explications. Disons, pour faire simple, qu’il est des choses – comme la famille – qui passent avant les études, les voyages, peut-être même les amis.
     Aussi lacunaires soient ces informations, j’espère malgré tout qu’elles auront pour effet de couper l’herbe sous le pied des curieux (pour qui j’ai, en d’autres circonstances, une sincère sympathie, étant moi-même l’un de ces bougres) ; et puisque j’ai la pudeur de ne pas tout dire, je souhaiterais qu’ils aient celle de ne pas tout demander…

     Voilà donc dix jours que je suis rentré et je n’arrive toujours pas à me faire à l’idée que cette année à l’étranger est bel et bien finie. C’est que le départ a été si brutal… Lorsque ce vingt-trois mars j’ai quitté Beyrouth pour me rendre en vacances à Istanbul, j’étais à mille lieues de me douter que c’était la dernière fois, avant probablement longtemps, que je voyais ce pays. Toutes mes affaires sont d’ailleurs restées à l’appartement que j’occupais à Achrafiyeh – valises, vêtements, livres, cadeaux-souvenirs et j’en passe. Mais là n’est bien entendu pas le plus dérangeant, ni même – osons le terme, tout excessif qu’il soit ! – le plus douloureux.
     Plus qu’un futile tas d’habits et de paperasses en tout genre, ce sont des personnes que j’ai appris à connaitre et à qui je n’ai pas pu dire au revoir que je laisse derrière moi. Je ne me risquerai pas à l’exercice périlleux qui consisterait à en dresser la liste, mais nul doute que ceux dont je parle se reconnaitront à la lecture de ces quelques lignes. A ceux-là, et même si je sais pertinemment qu’ils ne m’en tiendront pas rigueur, je voudrais leur dire comme je suis désolé que le destin nous ait ainsi privé des « au revoir » qui, du moins le croyais-je, nous étaient dus et que les relations que nous avons nouées auraient mérités. C’est tout naturellement que mes premières pensées vont vers mes amis et camarades libanais – et notamment l’une d’entre elles -, que je n’aurai pas l’occasion de voir d’ici les prochains mois, peut-être même années, à moins que Dieu n’en décide autrement.
     Si ma sortie de scène fut pour le moins bâclée, mon retour en France le fut tout autant. En effet, depuis mon arrivée, je passe mes journées cloîtré chez moi, quand je ne suis pas auprès de mes proches pour les soutenir. Que l’on s’entende, je suis bien entendu heureux d’avoir retrouvé ma famille mais j’aurais préféré que cela se fît en d’autres circonstances et que les larmes qui ont coulé eussent pour source la joie des retrouvailles, non la tristesse de la situation. Quant à mes amis, mes Insupportables, qui à eux seuls constituaient l’une des raisons d’être de ce carnet de voyage, je n’ai tout simplement pas trouvé la force de les revoir. C’est d’ailleurs par cet article qu’ils apprendront que je suis de retour en France, et ce depuis maintenant plus de deux semaines. Quel ami ingrat je fais ! et comme ils me manquent pourtant ! alors qu’ils sont là, tous là, certains à quelques mètres seulement de chez moi ! C’est que là encore j’avais nourri de grands espoirs concernant nos retrouvailles: longtemps je me suis représenté certains de mes Insupportables venant me chercher à l’aéroport ; je leur aurais sauté dans les bras puis nous serions allés chez moi le soir même ; nous aurions fait une grande soirée où j’aurais distribué des cadeaux à chacun et où tous m’auraient posé des questions sur mes voyages ; alors je leur aurais raconté mes aventures de camping sauvage à Oman, ma chute dans les catacombes en Egypte ou bien encore les coulisses de mon travail de serveur dans un luxueux restaurant au Liban ; et, toute la nuit, nous aurions ri aux éclats ; et, dès le lendemain, nous nous serions revus ; et, sans heurts ni fausses notes, les choses auraient alors repris leur cours habituel…
     Une autre douleur, peut-être d’entre toutes la plus pernicieuse, prend racine dans la sensation frustrante d’inachèvement. En effet, j’ai eu, tout au long de mon séjour, la bêtise ordinaire de faire des projets, certains importants, d’autres moins. Je m’étais par exemple promis de retourner à Baalbeck au printemps (je n’aurais passé que l’automne et l’hiver au Liban – ironie du sort) ; de prendre comme sujet de mon prochain exposé « La poésie d’Antoine Boulad », pour mon cours sur les guerres civiles au Liban ; d’aller visiter le Musée national, qui ne se trouve qu’à cinq minutes à pieds de mon appartement ; de profiter d’une nouvelle escapade dans la région avec Rayanne et Nayla ; de me rendre à Tripoli avec des camarades de l’USJ une fois que les attaques auraient cessé ; de goûter la mousse chocolat – orange amère au La Goulée de la rue de Damas ; de faire du parapente sur les sommets du Mont-Liban ; de discuter de tout et n’importe quoi avec la « Dame du 9ème étage » de l’USJ ; d’offrir à Hannah et Bachir, des collègues de travail, des pâtisseries algériennes, tant ils m’ont dit aimer ça etc. Parallèlement à cela, il était également prévu que je réalise quatre autres voyages au Moyen-Orient, j’en avais d’ailleurs déjà déterminé la date ainsi que la destination: la Jordanie et L’Egypte de la péninsule du Sinaï en mai, l’Arménie au début du mois de juillet suivie de l’Iran – probablement mon plus grand regret, dans la mesure où je rêvais de m’y rendre et venais tout juste d’en obtenir le visa, après avoir essuyé deux refus – où je me voyais déjà vivre mon premier Ramadan en terre musulmane. Autant de projets qui demeureront sans lendemains, ou alors lointains…

     Si, de par mon tempérament, j’ai toujours été porté à la mélancolie, celle-ci, grâce à Dieu, n’avait jamais été synonyme d’amertume – bien au contraire ! Toutefois, c’est bien d’amertume dont il est question aujourd’hui ; et avec elle son cortège de frustrations et de regrets. J’en suis arrivé à ce stade complètement fou où plutôt que de remercier Dieu de m’avoir permis de vivre huit mois magnifiques, je le blâme de m’avoir privé de ces trois autres mois que, non sans arrogance, j’imaginais déjà miens. Pis encore, cette amertume, parce qu’elle me ramène inlassablement à mes petites déceptions, mes petits regrets, et mes petites frustrations, engendre elle-même un fort sentiment de culpabilité. En effet, alors que chacune de mes pensées ne devrait aller que vers ma famille, je ne peux m’empêcher d’avoir le Liban en tête ; et tandis que chacun de mes efforts ne devrait avoir pour seule fin que le réconfort de mes proches, voilà déjà plus d’une heure que je me suis isolé pour, très égoïstement, écrire ces lignes et tenter de me vider un peu l’esprit.
     Je me suis surpris, il y a quelques jours de cela, à relire mon dernier article – celui où il est question de mon grand bonheur – et à éprouver de la condescendance et du mépris à l’encontre de cet autre moi, que je ne reconnais déjà plus, et dont je condamne – procès injuste s’il en est – tantôt la bêtise tantôt la crédulité. Et alors, il me vient à l’esprit, certainement du fait de mon parcours d’étudiant en Histoire, la mise en garde de mes professeurs: « Vous qui des évènements passés connaissez la fin, gardez vous d’avoir de l’Histoire une vision téléologique ». Voilà l’un de ces conseils qui gagnerait à sortir de l’enceinte universitaire et dont nul ne devrait, je le crois, ignorer la portée. Voyez moi, par exemple, aujourd’hui simple blogueur, je suis tout entier confronté à ce risque téléologique: connaissant les circonstances dans lesquelles j’ai mis un terme à mon séjour, je me retrouve à en déprécier – ou en tout cas à ne plus apprécier pleinement – les belles expériences qu’il m’a permis de vivre. C’est comme si l’amertume, à la manière de l’encre sur les pages d’un cahier, avait noirci de son fiel des souvenirs que j’avais jusque là si ardemment accumulés et plus encore préservés.

     Par respect envers les gens que j’ai rencontrés, et à l’égard des expériences fantastiques qui furent les miennes, j’ai néanmoins décidé de lutter et de restituer à mes souvenirs leur vigueur originelle. Je vais donc devoir me faire violence afin de me débarrasser de cette mauvaise herbe qui subrepticement tend à les défigurer. Pour se faire, je passerai par le canal de l’écriture, c’est pourquoi j’ai décidé de poursuivre ce carnet de voyage et de partager avec vous, d’ici les prochaines semaines, chacun des moments forts que j’ai vécus là-bas. Du reste, je redoublerai d’efforts pour conférer à chacun de mes textes la teinte qu’il mérite – empêchant ainsi ma rancoeur de déteindre sur tous.

     Probablement n’est-il pas totalement inutile de finir cet article sur une note positive. En effet, si les évènements récents m’attristent sincèrement, il me suffit de prendre un peu de recul pour me rendre compte que je dispose toujours de l’essentiel: ma famille – aussi affaiblie soit-elle -, mes Insupportables et mes professeurs et amis – le fameux triptyque dont je n’ai cessé de vous parler d’un article sur l’autre. De plus, même si je me garderais bien de dresser une échelle des souffrances, je sais que toute légitime qu’elle est, ma peine est à relativiser. Il suffit pour s’en convaincre que je me remémore tous ces orphelins syriens, mutilés par la guerre, que j’ai vus sur les plages libanaises. Contrairement à eux, j’ai la chance – non, pardon, le privilège – de pouvoir me délester d’une partie de mes angoisses par l’écriture et de partager celle qui me reste avec mes proches. Néanmoins, je n’oublierai jamais le sourire sur la face de ces gosses-là, sourire qui à lui seul m’en apprend plus sur le courage que bien des livres que j’ai pu lire et conseils que j’ai pu recevoir.

     Parler de la vie comme d’un tourbillon, voilà une métaphore qui peut sembler bien convenue, mais que je reprends pourtant à mon compte tant elle pourrait résumer tout ce que je vous ai dit plus haut. Avec ces quelques mots, empruntés à Jeanne Moreau, que j’ai choisi ici pour titre, j’en profite également pour faire un clin d’oeil à l’une de mes amies rencontrée au Liban, à qui je dois d’avoir vu ce très beau film qu’est Jules et Jim (et dont est extraite ladite chanson), et qui va me manquer, comme d’ailleurs beaucoup d’autres.
     Quant aux points de suspension, en début et fin de titre, je ne suis pas certain du sens que je souhaite leur conférer. D’aucuns diront qu’il s’agit là d’une simple fantaisie typographique, et ils auront au moins en partie raison: j’aime la symétrie, allez donc savoir pourquoi ! Mais je les crois également porteurs d’une signification plus intime… En effet, là où certains préfèrent pleurer des heures durant, courir jusqu’à n’en plus pouvoir ou travailler plus que de raison, d’autres – j’en suis – ajoutent trois petits points au titre de leurs textes afin d’extérioriser et de souffler un peu. Et n’allez pas croire que le geste est anodin ! Je sais ces points de suspension chargés d’un poids que probablement aucun manuel de grammaire ni aucune règle orthographique ne les prédestinaient à porter, celui – voyez un peu comme je vais être grandiloquent ! – de supporter les pesanteurs d’une vie, d’en conserver les souvenirs et plus encore les espérances.

     Ainsi, c’est d’une main légère que je rédigerai mes prochains textes et poursuivrai mon entreprise débutée en septembre. Et tant que je n’aurai pas mis de point final à ce blog, considérez que mon année à l’étranger n’est pas totalement achevée. Alors seulement, lorsque mes camarades me poseront la question du déroulement de ma « 3A », je pourrai leur répondre, non sans provocation taquine à leur égard, que de tous les sciences-pistes je suis probablement celui qui aura vécu le plus beau et le plus intense des séjours à l’étranger !

P.S.: J’aimerais remercier le grand Paulo, mon ancien colocataire, avec qui je me trouvais en Turquie lorsque j’ai appris la nouvelle et qui m’a été d’un soutien indéfectible les jours qui ont suivi. Voilà un type définitivement Insupportable, qu’on se le dise ! Au fait, maintenant que tu es de retour à notre appartement, tache de faire bon usage de mes réserves de Nutella hein !

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