Vingt ans et presque toutes mes dents

par samouch

     Il est sept heures, l’alarme du voisin sonne et me réveille. Comme chaque matin, je porte en guise de pyjama mon caleçon troué, celui là même qui laisse deviner le début de ma fesse gauche mais que je n’ai pourtant jamais osé jeter. Dès mon premier souffle, je devine à mon haleine que mon sommeil fut agité. Un long filet de bave traverse d’ailleurs mon oreiller. Au pied du lit gisent mes chaussettes encore humides de la veille. Deux boutons de moustiques sur mon pectoral gauche sont également à déplorer. Les minutes passent, le soleil – ce vicieux ! – s’immisce encore un peu plus dans ma chambre. Mes paupières peinent à s’ouvrir tant mes nocturnes muqueuses semblent en avoir soudé les extrémités.
     Aujourd’hui a lieu la rentrée scolaire, mon premier cours est donné à huit heures trente mais je ne veux pas travailler – je veux dormir. Emmitouflé dans ma couverture, je repousse de quelques minutes encore la fatale échéance. Du fait de la mince paroi qui sépare ma chambre de l’appartement adjacent, j’entends mon voisin en train de prendre sa douche. Il est donc sept heures trente car cet homme là est ponctuel. Quoique plutôt gringalet, j’ai l’étrange impression que mon corps est constitué de plomb à cette heure-ci.
     C’est alors que se manifeste ma bonne fée matinale (bonne fée que bon nombre des individus de mon sexe semblent d’ailleurs connaître): l’irrépressible envie d’uriner. C’te machin là, ça vous sort de sa léthargie le plus fainéant des hommes. Toutefois, je suis si fatigué que, pendant un moment, je me demande s’il ne me serait pas possible de faire cela à même le lit. Je le sais bien, ce n’est ni correct, ni convenable, peut-être même est-ce indigne de ma condition d’homo sapiens, mais ce serait si pratique… Après quelques hésitations, et en bon sciences-piste, je me décide finalement à appliquer un calcul coûts/avantages. Grâce aux bons offices de M’sieur Wasmer, et à mes lectures sérieuses des noms les plus illustres de l’économie libérale, j’en arrive à la brillante conclusion – digne d’ailleurs des plus grandes thèses de microéconomie et de psychologie comportementale – qu’uriner sur soi ne peut constituer un acte rationnel et rentable, à moins que l’on ne soit âgé de moins de sept ans, de plus de soixante dix-sept ans, ou bien encore que l’on ne soit paraplégique (ce sont là, il me semble, les trois seules situations qui rendent socialement acceptable le port d’une couche en Occident chrétien).
     Enfin peu importe, je vous noie là dans des considérations tout aussi aqueuses qu’inutiles, aussi mieux vaut-il que nous reprenions le fil du récit. Me voilà donc pieds nus, le caleçon aux genoux, la main hésitante, le regard porté au loin sur la cuvette des toilettes, à tenter de recouvrir ma dignité à grands coups de chasse d’eau. L’épreuve terminée, c’est fort et fier que je me dirige vers la cuisine, sors du tiroir une cuillère de la main gauche, extirpe du placard un pot de Nutella aux trois-quarts vide de la main droite, en ouvre le couvercle avec les dents et le fais pivoter à l’aide de mon menton puis y plonge, non sans allégresse, ma cuillère avant de l’amener à ma bouche. Il est huit heures quinze, je ne suis pas lavé, pas habillé et j’ai du Nutella jusque sur le nez: je serai une fois de plus en retard en cours.

     Comme vous le voyez, cette matinée qui a commencé comme toutes les autres semblait annoncer une journée finalement banale. Sauf qu’aujourd’hui, c’est mon anniversaire et je fête mes vingt ans. D’ailleurs, en guise de premier cadeau, j’ai eu l’heureuse surprise de voir mon colocataire débarquer à l’appartement, sur les coups de huit heures trente, les bras chargés de chocolats et croissants en tout genre – c’est qu’il commence à me connaître le bougre ! Il semblerait du reste que tous mes bons camarades de l’USJ aient vu en moi le « diabétique refoulé », de telle sorte que trois d’entre eux m’ont offert des tablettes de chocolats aujourd’hui. Voilà de quoi gonfler mes réserves pour le mois de février !
     A vrai dire, je n’ai jamais beaucoup aimé mes anniversaires, je ne leur accorde en tout cas aucune valeur intrinsèque. Souvent, ils n’étaient que prétexte à rassembler mes amis les plus proches (qui se comptent sur les moignons d’un cul-de-jatte ou alors, pour dire les choses avec moins de pessimisme, sur les huit doigts de la main d’un mutilé) et à profiter d’un après-midi avec eux, un peu à la manière des booms d’adolescents pré-pubères où les heures passées sur des jeux vidéos et les verres de jus d’orange sans pulpe qui s’enchainent suffisent à faire l’ivresse. Ni « grande soirée », ni « sortie en boîte », ni même « grands repas en famille »: une question de tempérament, ni plus ni moins.
     Cette année est toutefois différente. Je fête mes vingt ans au Liban, loin de ma famille, mes amis, mon pays, ma ville et et mes petites habitudes. Du coup, peut-être vais-je profiter de ma soirée pour voir ceux des étudiants locaux et étrangers avec lesquels je m’entends bien, sinon plus: mon amoureuse libanaise, mon Insupportable coloc’ bordelais, le « groupe des Algériens » (Bilal, Linda et Jenna) ou bien encore les « filles de Bachoura » (désormais réduites au nombre de deux – Justine et Alia – depuis le départ de Delphine et Khadra qui me/nous manquent d’ailleurs beaucoup !). Ou bien alors, je peux également m’acheter un kilogramme de baklavas et m’en aller vagabonder à travers Beyrouth, en début de soirée, de la Corniche et sa mer houleuse à Bachoura et ses rues inquiétantes en passant par Downtown et sa sublime mosquée Al-Amin. Ce que je ferai n’importe finalement que peu car je n’ai pas attendu ce douze février pour goûter au bonheur et prendre la pleine mesure de la chance qui est la mienne.

     Depuis mon arrivée à Beyrouth, et jusqu’à aujourd’hui, je vis en effet une expérience magnifique qui plus que combler les attentes qui étaient les miennes les dépasse en tout point. J’ai fait des rencontres que je sais d’ores et déjà inoubliables ; j’ai parcouru une bonne partie du Liban, des cimes enneigées du Chouf aux côtes de Saida, Beyrouth ou Tyr en passant par la plaine de la Bekaa ; j’ai multiplié les voyages à travers le Moyen-Orient (Chypre, Egypte, Abu Dhabi et le Sultanat d’Oman) et compte bien – Inch’Allah ! – en réaliser d’autres les mois qui suivent.
     Sur le plan scolaire, je ne suis là encore pas à plaindre: j’ai validé l’ensemble de mes matières et avec de très bonnes notes ; j’ai suivi des cours qui m’ont passionné au point parfois de me faire hésiter quant à la discipline que je souhaiterais enseigner plus tard (Mme Khaddad et son cours sur la « Littérature francophone dans le monde arabe » y sont pour beaucoup) ; j’ai affiné mon projet de recherche pour la suite de ma scolarité (je vous en parlerai plus tard). Mieux encore, j’ai appris à relativiser l’importance des études, ce qui n’est pas peu dire quand on sait à quel point j’ai pu être angoissé par les examens, les concours, les délais, les écoles auxquelles il me faudrait accéder, les cursus qu’il me faudrait suivre, etc. Grâce à Dieu, ma famille, mes amis et professeurs, j’ai la chance de savoir ce que je veux faire de ma vie sur le plan professionnel: de la recherche et de l’enseignement. Pour peu que je ne perde pas de vue cet objectif, et m’égare dans des sentiers qui me seraient tracés par d’autres et que l’orgueil dont je fais parfois preuve me pousserait à suivre (je pense notamment aux carrières politique et juridique), je n’ai aucune raison d’être inquiet quant à mon avenir.
     Parallèlement à tout cela, et je m’excuse par avance du topos niais que je vais reprendre à mon compte, l’éloignement – tant spatial que temporel – m’a fait me rendre compte à quel point j’aime mes amis, mes « Insupportables » rien qu’à moi. Il en va bien sûr de même pour ma famille, qui me manque énormément: ma soeur qui, parce qu’elle a eu le courage de poursuivre ses ambitions en entamant de difficiles études de médecine, me rend particulièrement fier ; mon frère qui, fidèle à lui-même, mène de front la vie d’un fêtard de vingt-neuf ans et celle d’un jeune cadre talentueux et prometteur ; ma mère, enfin, architecte principale de nos réussites à tous les trois.
     De plus, sur un plan plus personnel, ce début d’année m’a permis de me pencher plus sereinement sur deux aspects constitutifs de mon identité: le sentiment intime de mon arabité et l’exercice apaisé de ma foi qu’est l’Islam. Chose difficilement possible en France, je commence tout juste à entr’apercevoir un point de jonction entre mes différentes identités (qu’elles soient d’ordre familial, national, religieux, ethnique, communal, politique, personnel, etc.), de telle manière qu’aucune d’entre elles ne soit brimée par telle ou telle autre. Bien entendu, je ne prétends pas en avoir déjà réalisé la synthèse – il s’agirait là du projet d’une vie ! – mais c’est déjà un bon début.
     Enfin, j’ai même eu le privilège de tomber amoureux cette année. Mieux encore, cet amour est partagé et voilà déjà trois mois que dure cette parfaite idylle.

     Alors oui, il y a bien évidemment quelques ombres au tableau et tout n’a pas toujours été rose en ce début d’année: les premiers mois au Liban, l’inévitable et difficile transition à réaliser, l’absence pesante de mes proches, la fatigue liée aux examens, le sentiment parfois paradoxal de solitude – autant d’éléments qui, à deux reprises en six mois, ont failli me faire renoncer à cette année à l’étranger. Cela fait partie des règles du jeu, si j’ose dire, et je le savais pertinemment avant de m’engager dans cette aventure. Toutefois, et comme dit le proverbe, à quelque chose malheur est bon, aussi sortirai-je certainement grandi du dépassement de ces quelques obstacles (ni dragon à terrasser, ni géant à occire – mes soucis de jeune occidental du XXIe siècle font bien pâle figure…). De toutes les manières, s’il me fallait mettre dans la balance les grandes joies que m’a déjà procurées ce début d’année et les petits soucis qu’il m’a causés, pas de doute que celle-ci pencherait du coté du premier.

     De part mon tempérament quelque peu angoissé et foncièrement pessimiste, je n’ai jamais réellement cru au bonheur. Jusqu’à peu, l’idée d’avoir vingt ans m’inquiétait plus qu’autre chose. Grâce à cette incroyable expérience que constitue ce séjour à l’étranger, je commence toutefois à envisager les choses sous un angle nouveau. Je n’ai désormais plus de doute quant à l’existence du bonheur. Pis encore, je le crois accessible. Comment expliquer sinon le sentiment que j’éprouve depuis plusieurs semaines déjà et qui m’inspire aujourd’hui la rédaction de cet article ? Ni joie éphémère, ni simple plaisir, cela ne peut-être qu’un avant goût de ce que j’imagine être le bonheur. Toutefois, et c’est là où le bât blesse, je sais d’ores et déjà que si j’y ai moi aussi le droit, son existence sera toujours conditionnée à celui de mes proches, surtout des membres – au sens organique – de ma famille. Aussi, si en ce jour de mes vingt ans vous désirez me faire part de vos voeux, plutôt que de me souhaiter gloire, réussite ou fortune, espérez plutôt que je puisse toujours trouver à mes cotés des proches en bonne santé.

     Ca y est, c’est un fait: j’ai vingt ans et presque toutes mes dents (j’ai en effet eu la bonne idée de me casser l’une d’entre elles lors d’une mauvaise chute dans des catacombes en Egypte – promis je vous raconterai cela bientôt !).

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