Un drôle de professeur…

par samouch

     Voilà presque un mois que je suis à Beyrouth et déjà mes pensées se bousculent et se disputent le droit d’être couchées sur papier. Toutefois, je crois qu’il est dans votre intérêt, et dans le mien également, que je ne vous fasse pas endurer le récit détaillé de mes trente premiers jours passés ici – à la manière de certaines ennuyeuses chroniques. D’ailleurs, c’est une bien drôle d’idée que de croire que chaque jour apporte son lot d’évènements intéressants ; par exemple, il m’est arrivé, à plusieurs reprises déjà, de passer ma journée à déambuler, en caleçon Titeuf et tee-shirt rouge taché de dentifrice, entre ma chambre et la cuisine, en passant, quand l’envie folle m’en prenait, par la salle de bain. Je pense que nous pourrons donc nous entendre pour affirmer d’une commune voix que le récit quotidien de mes domestiques épopées n’intéresse personne, sinon les plus voyeuristes d’entre vous (et je sais qu’il y en a, inutile de vous cacher derrière vos écrans).
     Pour tout vous dire, j’avais pour ambition première de dresser, dans cet article, le portrait de six Beyrouthins rencontrés ce mois-ci. En achevant le premier des récits, je me suis toutefois rendu compte des laborieux efforts que cela me demanderait d’en rédiger cinq autres, alors j’ai finalement abandonné l’idée. Il vous faudra donc vous contenter de cela, du moins pour le moment.

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     Cinq heures du matin, j’arrive enfin à Beyrouth. Le thermomètre affiche 25°: j’ai faim, j’ai soif, et puis j’ai trop chaud. Pas le temps de me plaindre, je dois me rendre à l’ambassade française où m’attendent deux camarades. Des camarades qui m’accueillent pour la nuit, donc des amis. Arrivé sur place, personne, pas un chat. Ou si, justement, des chats il n’y a que ça, partout, mais aucune trace de mes amis. Sur le mur, face à moi, une horloge. Cinq heures vingt, toujours personne. J’attends. Je n’aime pas attendre, mais j’attends. De l’autre coté de la rue, j’aperçois des sacs de sable qui feraient de bons sièges. Je m’y assois et sors mon manuel d’arabe. Pour passer le temps, le manuel. Par habitude, je commence à réciter l’alphabet:

– Alif, Ba, Ta, Tha, Jim, Ha (je bute toujours sur la prononciation de cette lettre). Ha. Ha. Ha (pas d’amélioration notable).

     Puis, un bruit. Quelque chose comme: Grrr…Grrr…Grrr… A trente mètres de là, une cahutte. Les grincements viennent de là-bas, j’en suis sûr ! Qu’on se le dise, je n’ai pas peur. Non non, je n’ai vraiment pas peur. Mais tout de même, j’aimerais bien vous y voir moi, seuls, dans une rue déserte, et obscure, à cinq heures du matin, dans un pays que vous ne connaissez pas. Ah ! vous feriez moins les malins, j’vous l’dis moi. Puis ces TIC-TAC d’horloge trop bruyants, ces RSHH de chats qui se battent, ces VROUM de voitures qu’on entend au loin, sans parler de ces satanés GRRR, là, juste là, quelques mètres derrière moi. Pas rassurant tout ça ! Je m’approche finalement de la source du bruit. A l’intérieur de la cabane, une ombre aux contours peu nets. En m’avançant davantage, plus de doute, plus d’ombre: un militaire. Il se balance sur une chaise dont les pieds frottent contre le gravier (Grrr…Grrr…Grrr…). Il me voit et se lève. Je le salue, un peu nerveusement, et en arabe bien sûr. Il me regarde, jette un coup d’oeil à mes valises, mais ne me répond pas. Etant particulièrement serein et confiant de tempérament, je conçois alors très clairement la suite des évènements:

     Ce militaire va très probablement me kidnapper, me passer à tabac, peut-être même me violer. Puis il me séquestrera dans une cave, au fin fond de la Bekaa, avant de me couper une main ou une oreille qu’il recouvrira de papier bulle et enverra dans une boîte en plastique à ma famille. Ma mère sombrera alors dans l’alcool, ma soeur dans la prostitution, mon frère dans le chômage. Quant à moi, on me réservera une place de choix au journal de treize heures, juste après un reportage sur la foire annuelle aux andouillettes de la ville de Troyes. A SciencesPo, certains de mes bons camarades auront la merveilleuse idée de créer un groupe facebook « Pour la libération de Sami Ouchane ». Puis ils organiseront des chaines humaines devant la Mairie de Paris et vendront des gâteaux à l’entrée de la Sorbonne, pour me manifester leur soutien. Je mourrai trois semaines plus tard, d’une gangrène, ou bien d’autre chose, pourvu que ce soit long, et douloureux aussi. Pour venger ma mort, l’Etat français rétablira le service militaire et déclarera la guerre au Liban. Israël profitera de la situation pour envahir, une fois de plus, le pays. L’Iran, quant à elle, estimera que le moment est enfin venu d’attaquer Israël. Puis, comme une guerre ne vient jamais seule, la Russie attaquera la Chine, la Chine l’Inde, l’Inde le Pakistan, le Pakistan la Turquie, La Turquie Chypre et Chypre le Vanuatu. Les Etats-Unis se retireront de l’ONU et déclareront la loi martiale. En à peine deux mois, le monde aura sombré dans le chaos et il ne restera sur Terre que le peuple helvète, dernier vestige de ce que fut un jour la « civilisation humaine ».

     Le bruit de ses pas me ramène finalement à la réalité. Il s’approche de moi, mes yeux restent bloqués sur l’arme qu’il tient à la main. Je sens que les prochains mots vont être décisifs. Ca y est, je suis prêt, prêt à entendre ce qu’il va me dire, il peut y aller. Après un trop long échange de regards furtifs, il se décide enfin à m’adresser la parole:

– « Ha », you have to pronounce « Ha », try again.

     Le choc est bien trop rude. Je m’attendais à tout, sauf à cela. M’a-t-il véritablement repris sur ma prononciation de l’alphabet ? Dans le doute, je lui demande de répéter. Même injonction professorale:

– « Ha », you have to pronounce « Ha », if you really want to speak arabic, try again.

     Je demeure hébété de longues secondes puis me décide enfin à faire ce qu’il me dit. Il me sourit, me dit qu’il s’appelle Abdel, et me propose de boire un peu de son café. Il n’y a rien que je ne supporte moins que le café mais, n’étant pas en état de refuser, j’en bois une gorgée. Par politesse, je m’efforce de masquer mon dégoût par un sourire forcé puis me présente à mon tour. Nous discutons un peu plus longuement, il me dit qu’il vit à Beyrouth avec sa femme et ses deux enfants, qu’il est actuellement militaire mais qu’avant cela il enseignait l’arabe à Jounieh. Il m’apprend, au passage, à dire quelques mots en libanais, comme « l’ambassade de France », « l’Université Saint-Joseph » et « Les filles sont jolies » (des trois phrases, je vous laisse deviner laquelle m’est la plus utile au quotidien).
     Mes amis arrivent quelques minutes plus tard. Il est six heures et demi du matin. J’ai faim, j’ai soif, et puis j’ai trop chaud mais j’ai survécu à ma première nuit à Beyrouth. Mieux encore, j’ai rencontré mon tout premier Libanais, et déjà je consigne dans mon carnet les bribes de ce qui allait me servir, quelques semaines plus tard, à rédiger le bien trop long portrait de ce drôle de professeur.

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