Livry-Gargan / Beyrouth : deux villes différentes ; un symbole commun

par samouch

     A l’heure où je rédige les lignes que je vous avais promises, j’ai le fessier déjà bien ancré dans le siège D-242 de mon avion à destination de Beyrouth. L’horloge de mon ordinateur indique deux heures du matin et l’ambiance est, je crois, propice à l’écriture: le ronflement quasi épileptique de la dame assise à ma droite rythme de manière inattendue la rédaction de mon article ; servie par le steward, la gelée de ce que j’imagine être des petits-pois attise mon imagination ; les hôtesses de l’air, enfin, sont toutes coiffées d’un chignon.

     Livry-Gargan, pour ceux d’entre vous qui ne le sauraient pas, est une petite ville située à quinze kilomètres au nord-est de Paris, en Seine Saint Denis, et composée d’environ quarante mille habitants (si cela ne me donnait pas l’air précieux, je parlerais volontiers « d’âmes » plutôt que d’habitants). La vie y est calme, la population vieillissante, le trafic routier contrôlé, la compétition politique encadrée ; soit autant d’éléments qui détonnent avec le tableau, du moins tel qu’on se le représente, de la ville de Beyrouth. Alors que tout semble opposer ces deux villes, il existe pourtant un lien entre elles, et s’il n’est pas de sang, au moins est-il de sève, puisqu’un même arbre y plonge ses racines: vous l’aurez compris, il s’agit du cèdre. En effet, s’il est bien connu que ce superbe conifère est le symbole de Beyrouth (et plus largement du pays, dont il orne le drapeau), il l’est aussi de Livry-Gargan depuis qu’un cèdre originaire du Liban y a été planté en 1650 (j’en aurais bien fait figurer une photo ci-dessous, mais ce type de manipulation est  bien au dessus de mes compétences technologiques)

     La première partie du titre de mon blog – « D’un cèdre l’autre » – n’a désormais plus de secret pour vous ; néanmoins, c’est davantage sur la seconde partie du titre – « Un Livryen chez les Libanais » – que j’aimerais attirer votre attention. Cela fait déjà bien longtemps que je n’ai plus eu l’occasion d’affirmer avec force mon attachement à ma ville, aux lieux qui la composent, aux habitants qui la font vivre. En fonction des situations, on m’a souvent considéré tantôt comme Français tantôt comme Marocain (double nationalité oblige) ; d’autres encore ont voulu me faire croire que j’étais Européen, alors j’ai essayé de m’en convaincre, j’ai tout tenté, jusqu’à me répéter, chaque soir avant d’aller dormir, « tu es Européen » – formule quasi incantatoire – en espérant que cela produise ses magiques effets ; pour le microcosme parisien, que j’ai assidûment fréquenté pendant deux longues années, je reste cet éternel banlieusard du « 93 » (comprendre usager régulier du RER B), tandis que pour ces mêmes habitants de banlieue parisienne je ne suis déjà plus l’un des leurs car, comme ils disent, je suis « cultivé », puis surtout, et toujours selon eux, je n’ai pas à m’inquiéter de mon avenir car j’ai fait SciencesPo. Dès lors, et de la même manière qu’il m’a fallu choisir parmi l’ensemble des caleçons de ma commode ceux d’entre eux qui finiraient au fond de ma valise, j’ai jugé préférable, à la veille de mon départ, de m’alléger du poids de ces identités contraignantes. Au grand marché des identités, il m’a toutefois été difficile de faire le tri tant celles-ci sont nombreuses, mouvantes et contradictoires (heureusement d’ailleurs).

     Contre toute attente, et comme avec la force de l’évidence, c’est mon identité livryenne qui s’est alors imposée à moi. Toutes les fois où je me suis projeté au Liban, mes premières pensées ont été pour cette ville où je suis né et dans laquelle j’ai vécu mes dix-neuf premières années. Lieux et figures me revenaient en mémoire d’un commun mouvement :

     Le parc Georges Pompidou, que je n’ai découvert qu’au mois de juillet, et que j’aime déjà tant. Il a, je crois, tout d’un jardin d’Eden : situé en périphérie, comme dissimulé aux yeux de tous, il n’a pas l’arrogance de ces grands parcs de centre-ville qui se donnent à voir, à jouer au ballon, à faire la sieste et à nourrir trois pigeons. Pour une raison mystérieuse, cela fait maintenant deux mois que son entrée est condamnée ; il n’en fallait pas moins pour nous convaincre, mon ami et moi, de sauter le pas, et la grille du même coup. Une fois à l’intérieur, quel ne fut pas notre bonheur ! pas un bruit, pas une âme qui vive, braille et pleure, nous étions seuls et c’est devenu notre parc. Jusqu’au moment où l’emballage en carton d’une pizza au saumon, chancelant sur le rebord d’une poubelle, nous ramena à la réalité : nous n’étions pas les premiers à venir dans ce parc, et nous ne serions probablement pas les derniers. Une fois à son sommet, nous nous aperçûmes que nous surplombions la ville, alors nous restions là, nous discutions des heures durant, du haut de notre colline. Face à nous, l’horizon avait des allures de mille-feuille : au premier plan, un cimetière où l’on apercevait des tombes inégalement fleuries ; un peu derrière, le centre commercial de Cora, avec son immense parking, se dessinait de profil ; puis c’était au tour des bâtiments, des grues, et des Tours Eiffel de tout poils, que l’on devinait derrière d’épais nuages de fumée, de se manifester ; enfin, le ciel et sa ribambelle de nuages difformes, transpercés ici et là par le large sillon d’un avion, chapeautaient magnifiquement cette étrange pyramide.

     Si mes souvenirs de Livry-Gargan se rattachent essentiellement à des lieux, certaines figures n’en sont pourtant pas absentes ; Alain Calmat est l’une d’elles. Aussi loin que je me souvienne, il a toujours été maire de cette ville, et cela explique certainement qu’à mes yeux il en est l’une des figures emblématiques, quasi tutélaires. Je ne connais finalement que très peu de choses de l’homme politique : j’ai cru comprendre qu’il était socialiste, et qu’un jour il avait été député, peut-être même ministre des sports (ou alors de l’agriculture). Quant à son bilan politique, j’en sais à peine plus: certainement a-t-il fait construire des locaux, bétonner des routes, rénover des maisons de retraite, et que sais-je encore. Pourtant, le personnage m’est d’une sympathie toute particulière, je ne saurais vraiment dire pourquoi ; peut-être est-ce dû à la première impression physique que j’en ai eue. Ce matin là, lorsque je le vis discourir à l’occasion de la fête nationale du quatorze juillet, il avait tout du maire tel qu’on se l’imagine: un large front dégarni ; des cheveux gris pâle, presque déjà blancs ; d’immenses poches au bas des yeux, je me souviens m’être fait la remarque qu’elles lui donnaient l’air besogneux ; il portait également une cravate autour du cou et un anneau autour du doigt (l’inverse eût sans doute été bien moins convenu, dommage) ; sa chemise, enfin, semblait particulièrement tendue au niveau du bas ventre. Toute sympathie à son égard m’eût été rendue impossible si je n’avais pas fait attention, à la fin de son intervention, à un minuscule détail: il y avait, sur l’extérieur du col de sa chemise blanche, une tâche de café, à peine perceptible. Cela vous paraîtra certainement anodin, voire insignifiant, mais cette tâche lui donnait, selon moi, l’air parfaitement incarné ; derrière le tissu impeccablement repassé et les chaussures vernies, l’on pouvait dès lors entr’apercevoir l’homme, peut-être même le père de famille, qui le matin même avait dû se servir une grande tasse de café, avant d’en renverser maladroitement sur sa chemise, peut-être à cause d’un mioche qui descendait en trombe les escaliers, ou du chien qui passait fugacement sous la table de la cuisine, qui sait.

     S’il est un endroit auquel je tiens plus que tout autre, c’est bien le lycée Andrée Boulloche. Quelle drôle d’idée, me direz-vous, que celle de louer un lieu que chaque élève attend impatiemment de pouvoir quitter en étant bien certain de ne jamais plus avoir à y remettre un pied. Je le confesse, j’ai moi-même été l’un de ceux-là, notamment en classe de seconde (mon « année zéro », comme j’aime à l’appeler), époque à laquelle rien ne me désespérait plus que ces journées découpées au rythme des sonneries annonçant les cours. Puis avec le temps sont venues les rencontres: ces trois années au lycée m’ont permis de (re)découvrir celles et ceux qui, jusqu’à aujourd’hui, allaient faire partie de mes plus proches ami(e)s ; j’y ai également fait la rencontre d’excellents professeurs qui ont eu sur moi, tant sur le plan humain qu’académique, une influence fondamentale, – même si leur insupportable modestie les empêchera toujours d’en prendre la pleine mesure. Une fois le baccalauréat en poche, je n’ai pu me résoudre à quitter définitivement mon lycée, c’est pourquoi, sous prétexte de présenter mes études à SciencesPo aux élèves de Boulloche à l’occasion du « carrefour des métiers », j’y suis revenu chaque année. Certains jours, lorsque mes cours à l’Université finissaient plus tôt que prévu, il m’arrivait même de me rendre au lycée, comme cela, sans raison apparente. J’entends encore les pions du bahut, interloqués par mes visites répétées, me demander ce que je fichais là. « Je viens seulement récupérer un papier administratif » que j’leur répondais. Après tout, comment auraient-ils pu comprendre ? Puis comment aurais-je pu leur expliquer que j’aime déambuler dans les couloirs du premier étage, en espérant y sentir cet arôme synthétique de banane dont j’ai gardé le souvenir depuis mes premières expériences de chimie en classe de seconde ; comment aurais-je pu leur expliquer que je prends plaisir à m’arrêter au détour d’une salle de cours pour y apercevoir un ancien professeur qui me sourit et m’invite à entrer ; comment aurais-je pu leur expliquer qu’il m’est arrivé de me rendre au CDI afin d’y travailler l’un des exposés que j’avais à faire pour la faculté, alors même que les livres abondent dans les bibliothèques parisiennes ; comment encore aurais-je pu leur expliquer qu’il est à mes yeux un spectacle dont je ne saurais me lasser pour rien au monde, celui des professeurs bougons qui font virevolter les portes battantes menant à la salle des professeurs en marmonnant d’éternelles critiques à l’encontre de ces élèves dont le niveau ne cesse de baisser, le travail à la maison de se dégrader, l’attitude en classe de se détériorer.
     Puisque je suis à un âge où il m’est encore possible d’avoir des rêves, le mien serait certainement celui-ci: pouvoir enseigner, à mon tour, dans ce même lycée d’ici quelques années.

     Je pense qu’il inutile que je m’épanche davantage en réminiscences personnelles ; si vous avez eu la patience de me lire jusque là, alors il ne fait pas de doute que vous avez compris le sentiment qui m’a animé la rédaction de ce billet, soit un attachement sincère, presque déjà mélancolique, pour cette ville qui est la mienne, pour Livry-Gargan.

P.S. : Excusez le retard avec lequel je publie cet article mais je puis vous assurer, le contraire vous aurait d’ailleurs étonné, qu’il y a une bonne raison à cela: j’ai été privé, ces deux dernières semaines, de connexion internet, suite à l’explosion du générateur électrique du bâtiment dans lequel j’habite. Par conséquent, avant la fin du mois de septembre, je publierai encore deux articles, qui cette fois-ci concerneront plus directement le Liban, de manière à rattraper mon « retard » (ah, quel idiot ambitieux j’ai fait à m’être engagé à rédiger un article par semaine), d’autant plus que les évènements récents se prêtent bien à récit : le concert des Red Hot Chili Peppers auquel j’ai assisté par hasard, les voyages que j’ai déjà réalisés à Tyr, Saïda ou bien encore Byblos avec mes deux colocataires, la messe donnée par le Pape Benoit XVI sur le bord de mer beyrouthin, les manifestations liées au film anti-Islam, et plus encore.

     Tout, tout, tout, j’vous dirai tout sur mon séjour (je le savais, pervers que vous êtes, vous avez pensé à autre chose !).

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